Les voici, ceux que j'avais promis il y a déjà trop longtemps.
« Liam ? Qu’est-ce que tu as ? » Je suis gravement heureux. « Réponds-moi. Tu me fais peur ! » Je
souris, enveloppé d’une douce béatitude. C’est comme une illumination. Face à moi, l’infini se dessine avec un goût d’éternité. Il s’étend sur moi. « Mais tu trembles. Tu as
froid ? » Et en faisant signe que non, je me mets à sangloter. John m’embrasse les yeux pour les sécher. Je roule sur le côté, recroquevillé en position foetale. Il s’imbrique
contre moi, il est une seconde peau. Nos respirations s’accordent. Nous ne sommes qu’un. Soudé à lui, je m’endors. Et je rêve d’ogres qui réchauffent les petits enfants perdus.
Je me réveille en milieu de nuit. Obscurité. Je cherche sa présence. Où es-tu ? Je perçois heureusement son souffle, rassurant. Je n’ai pas
froid. John avait pris soin de me couvrir comme on borde un enfant tombé de fatigue sur son lit. J’attrape son bras gauche et sombre à nouveau dans le sommeil. Douce ivresse.
Petit matin. La chambre sent encore le sommeil de deux corps entrelacés. John s’est levé tôt et comme toutes les fois où il part avant Liam, il a
laissé au pied du lit un message griffonné sur un morceau de papier. À son réveil Liam l’aura trouvé.
Extrait de "Liam, la tête dans les étoiles"
Ma montre s’est arrêtée entre 22h35 et 22h40. Il faudra changer la pile à mon retour. Et nous marchons. Quelle
heure est-il ? Impossible de savoir combien de temps ai-je dormi. Malgré mes deux pulls en laine et une grosse veste, le froid mordant me paralyse. Le vent écorche mon visage. Dans mes
poches je serre les poings. Où m’emmènent-ils ? Nous traversons un quartier pavillonnaire. Les réverbères éclairent d’une lumière tremblotante la rue bordée par des maisons de cadres moyens
où pour se différencier du voisin la seule originalité est la couleur du portail. Tout est propre et droit. Notre jeunesse à elle seule fait déjà de nous des étrangers dans cet ordre trop
parfait. Seuls dans la ville à l’heure où rôdent les tueurs, une pensée me vient. Et si l’on se faisait agresser ? Puis une vision soudaine : Jude gisant sur le trottoir, les vêtements
en lambeaux, le torse à découvert, ensanglanté. Est-ce un fantasme ou une divagation de mon esprit ? L’idée que cela puisse être une prémonition ne m’effraie même pas. J’ai froid, j’ai faim.
Ils continuent à marcher. Bientôt nous quittons la ville. Le silence de la rase campagne nous enveloppe. Les lumières sont derrière nous. Il n’y a plus que l’éclat terne de la lune qui diffuse à
travers la brume pour nous guider.
Ce blog avait lors de sa création pour destinée d'être un certain espace de publication de mes travaux en cours,
remisés au fond d'un placard ou bien créés pour l'occasion. Je m'aperçois cinq mois après la mise en ligne du premier article que le cave-canem n'a pas pleinement rempli ses fonctions. Avec
surprise et horreur, en parcourant la liste de mes posts, je ne vois figurer nulle part ce court texte que j'aime bien : La petite fille et la pluie. Pas
de trace non plus de Jude, ce début de monologue qui pourrait s'annoncer un bon extrait de nouvelle si je décidais de l'étoffer. Il y a aussi ces quelques
phrases consignées dans mon carnet qui restent oubliées sur un bout de page.
Mais surtout, Les petits frères.
Laissés en plan sur mon disque dur, ils s'ennuient ferme depuis plus d'un an. Pas le temps d'aller les voir et surtout pas le temps de les
nourrir. Cela ne m'empêche pas de penser à eux, de les aimer, de les retrouver parfois dans ma vie. De plus en plus souvent depuis quelques temps je ne sais plus si c'est moi qui les modèle ou
bien eux qui m'entraînent. Je réagis comme eux. Au départ c'était pourtant eux qui me ressemblaient. Maintenant je me perds. En face de moi aussi, on se comporte comme eux parfois. On égratigne,
on cajole, on se heurte. Mes amis d'Oxford sont devenus trop présents pour ne plus se montrer. A quand leur première sortie ? Quand je serai prête à les présenter. Bientôt, je le
promets.
A la fin du repas, elle avait été soigneusement emballée dans du papier de soie beige et glissée dans la sacoche en cuir. Arrivé
à la maison, Heinrich s'était empressé de la sortir pour la poser délicatement sur le buffet, à côté du grand broc d'eau fraîche. La pomme avait trôné là, pendant tout le temps où le jeune garçon
avait été occupé à faire de menus travaux dans la maison. Et puis quand vint l'heure de souffler les chandelles, toute la maisonnée gagna sa chambre. Heinrich resta le dernier dans la salle, à
couvrir les braises dans le foyer. Lorsque le silence se fit enfin, il se faufila sans bruit jusqu'à sa chambre, se saisit d'un pull de laine épaisse et de sa grosse veste de bure. D'un geste
agile, il attrapa la pomme et la fourra dans sa besace. Aussitôt il ouvrit la lourde porte en prenant soin de ne pas la faire grincer. Et il s'engouffra dans le froid de l'hiver. Il luttait
contre le vent glacial de janvier. Ses pieds étaient gelés mais connaissaient le chemin par cœur. Plus il avançait et plus il grelottait. Il arriva finalement devant une petite bâtisse de
vieilles pierres. Une lumière faiblarde filtrait à travers les volets. Heinrich frappa.
[...]
La pomme resta calée entre deux coussins à veiller sur le discours de deux enfants qui jouaient à qui sauverait le mieux l'autre.
Le lendemain, la neige commençait à fondre.